Narcogenèse est un roman terrifiant… par Anne Larue

Narcogenèse est un roman terrifiant, étouffant. Sa force tient à la fois à sa qualité d’écriture et à la puissance de ses références, qui nous hantent dans l’arrière-fond du texte : Hoffmann et son épouvantable conte du marchand de sable, mais aussi Ubik. Vous avez aimé Hoffmann et Philip K. Dick, vous aimerez Anne Fakhouri.

Le « Grand Lustucru » qui passe, chanté par Colette Magny à la voix si étrangement basse, mange « crus tous vifs, sans pain ni beurre, tous les petits gars qui ne dorment pas » – « petits gars » au sens de « guys », car filles et garçons sont sa proie. Mais le marchand de sable est encore pire quand il s’attaque aux enfants qui dorment. Il est si puissant qu’il peut les projeter dans le coma. Il les viole, il les torture, il les tue. Le moindre sommeil leur est fatal. Il est l’Homme Noir des cauchemars, cette instance psychique destructrice dont parle Clarissa Pinkola-Estes dans Femmes qui courent avec les loup/ves. Il est celui contre personne ne semble pouvoir lutter.

Dans Ubik, la jeune morte a bien du mal à résister à l’envahissement de ses forces diminuées par l’esprit dévorateur de l’adolescent créateur de faux mondes ; mais les semi-morts se liguent et résistent. Dans Narcogenèse, toute tentative de résistance (que ce soit celle de Simon, le policier, ou de Zette aidée de Ti, son ami d’enfance) semble vouée à l’échec. L’angoisse s’ouvre peu à peu, comme un abîme révélé, au fur et à mesure que tous ces personnages se trouvent réduits à l’impuissance, les mains liées, voire entrainés dans la mort et broyés. Rythmé par l’enquête de police qui piétine et par les disparitions successives et progressives des enfants, le roman se construit comme un thriller.

Ce n’est pas pour rien que la figure de Barbe-Bleue est évoquée, comme en passant, p. 229. L’homme noir, la barbe-bleue et la marchand de sable ne font qu’un, dans le terrifiant fantasme ; tel est le vampire, esprit mauvais qui se nourrit d’énergie vitale. Comment faire face au monstre, sinon en crevant les sépultures enfouies d’une inextricable grande famille ? Que peut-on espérer quand couvent les secrets et les traumatismes, les crimes du passé qui donnent leur consistance à l’horreur ?

Au-delà du fantastique et du réel, le roman règle ses comptes avec une épouvante bien plus simple et palpable : celle du mariage et de la famille, qui sont désignés comme la source secrète de toute horreur et de toute terreur.

Anne Larue

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