Le mot de Mireille sur Tigane

J’avais l’habitude de dire que le plus grand livre de Guy Gavriel Kay pour chacun est celui qu’on a lu en premier. Pour moi, Tigane. Cela dit, j’ai pris une claque telle en relisant Les lions d’Al-Rassan début 2017 que je ne dirai plus rien de la sorte.
Dans tous les romans de Kay, on assiste au moment d’apothéose d’une civilisation et à son effondrement par un jeu de circonstances et de dominos. Les personnages y sont confrontés à des choix qui déterminent non seulement leur destinée mais celle d’un peuple, avec pour figures emblématiques : l’homme poète, diplomate et soldat, et la femme émancipée.
Il en résulte des textes d’une force émotionnelle folle, appuyée par un principe narratif du faux-semblant dans lequel Kay excelle – on doute si souvent de ce qu’on lit… – et qui plonge le lecteur dans la même confusion et passion que les personnages pour lesquels on craint une échéance fatale.
Dans Tigane, sur la plus haute marche, je place Dianora, infiniment amoureuse et intrigante.

Pourquoi de nouvelles éditions ?
L’œuvre de Kay en France a été disséminée à la fin des années 1990 et début 2000 chez plusieurs éditeurs (L’Atalante, Buchet-Chastel, J’ai Lu), puis les droits d’exploitation n’ont pas été renouvelés. Le fait de publier Les Chevaux célestes et Le Fleuve céleste nous a remis en contact avec les agents de l’auteur, et on nous a accordé pour notre plus grand bonheur – et quelque menue monnaie – de re-publier Les Lions d’Al-Rassan, Tigane, La Chanson d’Arbonne et les deux volumes de La Mosaïque de Sarance (que nous ferons retraduire par Mikael Cabon, bien sûr).

L’histoire d’un titre
Le titre de la version originale, parue en 1990 en langue anglaise, est Tigana. Pourquoi ne pas l’avoir gardé ? Eh bien, figurez-vous qu’en 1998, Jean Tigana – brillant joueur de football des années 80, devenu entraîneur de renom – était si célèbre que cela nous a paru aussi impossible que d’appeler aujourd’hui un livre Ronaldo ou Zidane, à moins de vouloir attirer les amateurs de foot…

La Province-Dont-On-Ne-Peut-Pas-Entendre-Le-Nom
Dans une Italie de la Renaissance alternative (deux lunes gravitent autour du monde et la sorcellerie est active), la Palme, péninsule divisée en plusieurs provinces, ne résiste pas aux deux puissances venues l’envahir, tant par les armes que par l’usage de la sorcellerie.
À l’ouest de la Palme a surgi Brandin d’Ygrath et à l’est Alberico de Barbadior. Seule une province offre une réelle défense : la Tigane. Au point que le prince Valentin, lors de la mémorable bataille de Deisa qui fait l’ouverture du récit, tue le fils de Brandin d’Ygrath. Toutefois ce dernier, finalement, l’emporte, Valentin de Tigane est fait prisonnier, ses deux fils tués, et Brandin, fou de rage et sorcier de son état, soumet la Tigane à une terrible malédiction : elle s’appellera désormais la Basse-Corte, son nom ne sera plus jamais reconnu de ceux qui n’y sont pas nés avant cet affrontement, le sorcier l’effaçant de toutes les mémoires et éradiquant ce qui faisait sa culture.
Dans les neuf provinces de la Palme, un réseau s’est tissé, d’anciens habitants de la Tigane et de partisans du refus de l’occupation. Les principaux vecteurs d’informations et du développement de cette cause sont les marchands, les artisans et les troubadours.
Les architectes de la résistance sont le prince Alessan de Tigane, fabuleux flûtiste, et son ami Baerd, fils de sculpteur et luthiste – trop jeunes pour aller au combat à l’époque de la bataille de Deisa, ils ont été emmenés dans un pays au sud de la Palme pour échapper à la répression. Leur projet : ne pas se venger de Brandin d’Ygrath seul mais éliminer les deux tyrans au même moment pour permettre à la péninsule entière de recouvrer sa liberté et la mémoire du nom de Tigane.
S’ensuit l’élaboration d’un plan fabuleux qui mêle alliances improbables, complots, trahisons, actions de guérilla et amours fous. Alessan lui-même n’a pas toutes les cartes en main, et les forces adverses dépassent l’entendement, en particulier la situation insensée de la sœur de Baerd, Dianora, devenue incognito la maîtresse de Brandin pour l’assassiner et qui en est tombé éperdument amoureuse…

Le thème du pays occupé – du sentiment d’injustice qu’il engendre et de la vengeance qui en découle – se double de celui de l’annihilation d’une culture. Son traitement, à l’image de celui de l’esclavage chez Ursula Le Guin, peut se lire comme une lutte contre toute forme de domination et le déroulement d’une lutte de libération.

Un peu de littérature comparée
Kay est à la fantasy historique ce que Pratchett est à la fantasy burlesque. Quand Pratchett écrit le premier volume de ce qui deviendra Le Disque-monde, son projet est de prendre le contre-pied de la « mauvaise » fantasy publiée au début des années 80 à coups de seigneurs noirs et autre décorum du genre (cf. in Lapsus clavis, “Un scribouillard importun”) ; de même, G. G. Kay met sa plume et sa soif de culture au service d’une forme qu’il veut sortir de l’« ornière ». Le Disque-monde se nourrit de culture populaire (folklore, sciences et techniques qui changent le quotidien) et dresse au fur et à mesure une vie de la Cité ; dans les livres de Kay, la « grande » Histoire est convoquée, les arts sont à leur sommet, les individus se dépassent, les émotions et les sacrifices sont grandioses.

Pourquoi falsifier l’histoire ?
C’est le propre du roman, la falsification du réel – la mise en scène de la comédie humaine. Se nourrir de l’histoire mais s’affranchir de son scénario permet un meilleur roman. La fantasy épique est fille de l’épopée. Reproche-t-on à l’épopée de n’être pas exacte ?

Un remède à toutes les morosités : l’hiver au coin du feu ou sous la couette
J’ai l’habitude de souhaiter à tout lecteur de vivre le bonheur et l’intensité d’une lecture d’un livre de Guy Gavriel Kay, et cette habitude-là, je n’y renonce pas. Alors, commencez, comme moi il y a presque 20 ans, par Tigane. Ensuite vous n’aurez que l’embarras du choix : Les Chevaux célestes, Le Fleuve céleste, Les Lions d’Al-Rassan. Délectez-vous, et soyez sans crainte, Children of earth and sky, le dernier roman de Guy Gavriel Kay, est en cours de traduction et sera chez les libraires à la fin de l’été…

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