FUTU.RE passe le test de la page 99

L’éditeur anglais Ford Madox Ford (1873-1939) aurait un jour prétendu qu’il pouvait juger de la qualité d’un manuscrit à la lecture de sa seule page 99, comme un coup de sonde en plein cœur du livre. FUTU.RE de Dmitry Glukhovsky n’échappe pas au test. Cette page 99 donne-t-elle envie de lire sa contre-utopie mêlant immortalité, surpopulation et néo-fascisme ?

page99FUTU.RE se déroule dans un avenir assez lointain, sombre et violent. L’humanité a pourtant réussi il y a quelques siècles à manipuler son génome pour stopper le processus de vieillissement, s’offrant ainsi une quasi-immortalité et les avantages l’accompagnant. L’Europe est devenue une gigapole hérissée de gratte-ciel où s’entasse l’ensemble de la population qui avoisine le trillion. Elle fait figure d’utopie car la vie y est sacrée et la politique de contrôle démographique raisonnée, comparé au reste du monde.

Mais la surpopulation menace son équilibre, et le vieux continent est au bord de l’implosion. La loi du Choix, qui oblige tout couple qui souhaite avoir un enfant à déclarer la grossesse à l’État et à sacrifier un parent, est de moins en moins respectée.

Pour faire respecter l’ordre, les Phalange, force spéciale des « Immortels », traquent et débusquent les contrevenants, leur injectent un accélérateur de vieillissement et enlèvent leurs enfants. Matricule 717 est l’un des leurs. Il vit, comme la gfuturerande majorité de ses concitoyens, dans un cube miteux de deux mètres sur deux. Quand un riche sénateur lui propose d’éliminer un farouche opposant politique qui menace de briser le faible équilibre de l’Europe, il accepte sans sourciller, persuadé de servir son utopie.

En couverture, le masque d’Apollon, ou plutôt de la Méduse, sinistre et fatal, illustre parfaitement les thèmes du livre: vie et beauté éternelle, puissance du féminin, angoisse de la castration, rapports intimes etc.

EXTRAIT DE LA PAGE 99

Ses yeux sont mi-clos, la bouche entrouverte; je vois les fentes entre ses dents…

-Allez… Essaie de t’enfuir… Gamin…

Et là, je fais la seule chose possible dans cette empoignade animale. Avec l’énergie du désespoir, je me projette en avant vers son oreille. Mes dents glissent sur ses cheveux couverts de sueur, sur sa peau, je referme ma mâchoire, je serre, ça croustille, ça brûle, ça s’arrache !

-Connard ! Lâche ça ! Salaud ! Aaaaaaïe !

(…) Il me repousse, je roule, avec quelque chose de mou et chaud entre mes dents. Il presse sa paume sur sa tête ensanglantée. Je sens un goût salé, et un autre qui ne m’est pas familier ; je suis sur le point de vomir. Je rampe plus loin, je bondis ; en pleine course, je crache son oreille mâchouillée, la serre dans mon poing et je déguerpis à toutes jambes (…).

-Connard ! Fils de pute !

Je me tiens debout dans le couloir blanc sans angles et sans issue. Dans la main, je tiens mon trophée de merde, mon futal trempé sur les genoux. Au plafond, l’oeil omniscient m’observe de son regard aveugle, qui ne cillera pas quand on viendra me tuer. Je vais m’enfuir d’ici ou crever.

Je vais m’enfuir d’ici.

C’est décidé.

VERDICT

Cette page 99, qui clôture le chapitre quatre, Rêves, ne nous apprend rien sur le système politique, le modèle social ou économique du monde imaginé par Dmitry Glukhovsky. Elle révèle, en revanche, un élément clef du livre: la pseudo-utopique société européenne n’a pas éliminé l’extrême violence. La lutte qui oppose le narrateur à un autre personne -dont nous tairons l’identité pour ne pas nuire à l’intrigue- est rythmée par l’écriture de l’auteur : simple, épurée, vive, toute en phrase courte le tout à la première personne. Le vocabulaire, comme la scène décrite, est lui aussi violent, brutal.

Cette page 99 nous donne-t-elle envie de lire FUTU.RE ? Assurément. Et pour ne rien cacher, nous avons même dévoré l’ouvrage, tant l’intrigue est prenante dès les premières pages. L’écriture, si elle n’est pas aussi violente que dans cette page 99, est efficace et agréable. Les pages se tournent, les lignes s’effacent, l’Europe du future, angoissante, se met en place. FUTU.RE tient aussi sa promesse: celle d’interroger le lecteur sur notre société actuelle, en décrivant avec précision les arbres futuristes que pourraient devenir les mauvaises graines d’aujourd’hui. Le concept est pourtant loin d’être nouveau -Huxley, Orwell, K. Dick, Rufin etc.-, force est de constater que Dmitry Glukhovsky arrive à éviter le piège de la redite et du déjà-vu.

Nous vous proposons d’ailleurs de découvrir le premier chapitre ICI.

L’Express

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