Quand Honor se féminise

« Le lieutenant Jane Smith entra. Elle était fatiguée. »

Ah, non, se dit le traducteur, ça ne va pas. Le sujet de la phrase est « Le lieutenant Jane Smith », donc masculin. Bon, alors, reprenons :

« Le lieutenant Jane Smith entra. Il était fatigué. »

Oui, mais c’est une femme, ce lieutenant, c’est tout de même ennuyeux de le désigner par « il ».

Et, dans tous les romans de David Weber, en collaboration ou non avec Eric Flint, le même problème surgissait à chaque page ou presque. Les auteurs écrivant en anglais n’ont jamais eu besoin de se poser cette question, mais la grammaire française a des règles inflexibles. Devait-on la respecter strictement ou était-il préférable de la contourner un peu ? Le lieutenant Jane Smith devait-il être fatigué ou devait-elle être fatiguée ? C’en devenait fatigant.

À force d’y réfléchir, il nous est toutefois apparu qu’existait une solution des plus simples :

« La lieutenante Jane Smith entra. Elle était fatiguée. »

Et le tour était joué. Plus d’erreur grammaticale ni d’ambiguïté de genre. Ainsi a-t-il été décidé de féminiser tous les grades militaires dans les prochains volumes de l’Univers d’Honor Harrington. Après tout, notre époque d’égalité des sexes voit la féminisation de nombreux termes naguère réservés aux hommes, donc pourquoi pas ceux-là ? D’autant que, dans cette armée d’un lointain futur, à la mixité absolue, les femmes fortes et compétentes créées par David Weber n’auraient pas manqué d’exiger depuis longtemps cette évolution de la langue.

On parlera donc désormais de soldates, de sergentes, de commandantes ou de générales. Le lecteur en sera peut-être un peu surpris au début, mais il s’y habituera sûrement très vite. Et, après tout, dans le cadre d’une série de science-fiction qu’on peut légitimement qualifier de féministe, serait-il logique d’emporter dans l’espace les archaïsmes déjà dépassés d’une vieille société patriarcale ?

« Et puis quoi encore ? » répondit l’amirale Honor Harrington, ravie du choix de son éditeur français.

Michel Pagel

Rencontre avec Nathalie Mège, traductrice de « Celle qui a tous les dons »

« Traduire, c’est lire, s’imprégner, puis (ré)écrire. »

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Celle qui a tous les dons est un roman très attendu. Qu’en avez-vous pensé personnellement ?

J’ai lu et applaudi un texte d’une grande beauté mais aussi d’une grande efficacité – à la fois récit humaniste et mécanique implacable où chaque personnage plongé dans le chaos est obligé d’agir comme il le fait. Donnant moi-même dans l’écriture de fiction ces temps-ci, je sais l’énorme travail de construction que ce genre de trame narrative exige et la difficulté qu’il y a à ne pas verser dans l’artifice quand on l’emploie. Carey y réussit brillamment.

Le roman touche à des thèmes parfois durs, ce n’est pas le genre de lecture qui laisse indifférent. Cela a-t-il influencé votre façon de travailler ? Comment avez-vous abordé la traduction ?

Traduire, c’est lire, s’imprégner, puis (ré)écrire. Dès la première lecture, des questions se posent et des choix généraux commencent à s’opérer inconsciemment, entre autres sur le niveau de langue et le mode d’expression, mais l’enjeu est avant tout d’adhérer au récit et au travail qu’il implique. Buter sur le texte est en général un mauvais présage et mieux vaut refuser une proposition de traduction dans un cas pareil – c’est d’ailleurs ce qui m’a valu d’hériter du contrat, le confrère à qui le titre avait été proposé ne se voyant pas s’attaquer à des dissections d’enfants vivants. Pour ma part, je n’ai aucun problème avec les charcutages, car j’ai beau être amatrice de poésie, je suis aussi fan de Dr. Laura, un reality show de médecine légale !

La première lecture sert aussi, évidemment, à circonscrire l’ambiance que l’on tentera de rendre ; dans le Carey, je me souviens avoir noté au passage que malgré le ressort principal de l’intrigue, on se trouve plus dans un récit post-apocalyptique tendance La Route, moralisme religieux en moins, que dans un roman horrifique. Jamais le terme « zombie » n’est employé, d’ailleurs, l’auteur ayant créé un sobriquet pour les êtres humains contaminés par le fléau qui frappe l’Angleterre et la Terre – les « affams » (hungries en anglais)… Mais enfin, pour qui consommerait surtout ses morts-vivants en séries télé, disons qu’on est à mi-chemin de la superbe série britannique In the Flesh, pour la profondeur et la subtilité, et de The Walking Dead, pour l’aspect « aventures survivalistes », sachant que le ton évoque largement plus celui de la première.

Si j’en reviens à votre question, paradoxalement, ce qui est vraiment dur dans ce roman hors normes – et qui le met pour moi au niveau d’un Battle Royale (le livre) ou d’un Dexter (la série) –, c’est sa façon d’évoquer les dilemmes moraux ou existentiels qui traversent tout être humain au fil de sa croissance, et cela sans jamais faire usage de pathos… Le récit n’en est que plus poignant. On a vraiment le cœur serré pour Melanie et pour les quatre autres personnages. L’une des grandes réussites de Carey est que, loin de nous faire bailler avec du psychologique, il cache ces questions sous une trame d’action, relevée au pire moment par un soupçon d’humour noir. Or le vrai problème ici n’est PAS l’apocalypse zombie, mais comment les humains réagissent ou ont réagi devant elle.

Traduire, c’est lire, dites-vous, mais c’est aussi réécrire. Le traducteur tient un peu de l’écrivain caméléon. Quelle a été votre approche pour rendre la plume de Carey ?

Je pars du principe qu’il faut avant tout se vider de soi pour se remplir du texte, si l’on veut trouver des solutions spécifiques. Car chaque roman réussi possède son propre univers, son propre ton… Dans Celle qui a tous les dons, il se module autour de cinq voix intérieures ou dialoguées (deux femmes, deux hommes, une enfant), cinq points de vue forts et distincts qui devaient chacun sonner juste. Et quand le récit, comme ici, se déroule sur notre bonne vieille Terre, visualiser les lieux et leur atmosphère est important : là, j’avoue que Google Earth reste irremplaçable pour visiter la campagne anglaise sans quitter son fauteuil… Cela dit, la vue n’est pas tout, et je me fais toujours un devoir d’écouter les morceaux de musique cités ou évoqués par l’auteur, de goûter les bonnes recettes s’il y en a… Étant donné le contexte dans lequel il se déroule, Celle qui a tous les dons ne contient que quelques joies gustatives, et pour cause, mais j’en ai tenté une (rires) !

En tout cas, comme pas mal de mes confrères, tant que je n’en suis pas passée par cette phase d’imprégnation qui laisse la part belle à l’intuition, je peine à recréer une VF, à faire des choix de structures de phrases ou de formulations comme un auteur, comme ce que je sens être l’auteur… Cela dit, il existe bien sûr quelques choix réfléchis, conscients : par exemple, ici, j’ai souvent privilégié l’emploi de termes de moins de trois syllabes afin de maintenir la tension narrative.

Celle qui a tous les dons sort le 23 octobre. Vous avez travaillé en étroite relation avec l’équipe éditoriale. Alors ?

C’était ma première collaboration avec Mireille Rivalland, ce fut pour moi un vrai plaisir ! Le traducteur a souvent le nez dans le guidon. Le rôle et le regard de l’éditeur sont déterminants, au moment du « calage » initial puis au stade des premières corrections et des corrections d’épreuves – qui, dans le meilleur des cas, ne seront pas éprouvantes. Le tout est que chacun travaille dans l’intérêt du texte en faisant preuve d’esprit d’équipe.

Ici, j’ai eu la chance d’avoir comme interlocuteurs une éditrice et un correcteur (Nicolas Giacometti) d’une grande finesse, avec qui j’ai connu le plaisir de ces allers-retours où l’on jongle en bonne intelligence. Au point parfois, de nous poser des questions qui ne tortureront presque que nous… Par exemple, étant donné le sous-texte « valeurs féminines » du roman, nous avons soupesé l’opportunité d’employer « auteure » avec un e, ou celle d’orthographier différemment tel ou tel terme en fonction du point de vue dans lequel il se trouve, puisque sa première occurrence survient dans celui d’une jeune enfant – l’extraordinaire Melanie, pivot de l’intrigue…

Maintenant que le livre nous échappe, au lecteur français de dire si nous avons trouvé les bonnes solutions. J’espère que c’est le cas et que le roman connaîtra le même succès mérité ici qu’outre-Manche et outre-Atlantique. En tout cas, au moment de taper la dernière phrase de la traduction, une coda m’est venue sans crier gare, comme une évidence, vu l’avidité du monde dans lequel on vit. J’en ai conclu que l’imprégnation avait dû fonctionner, au moins en partie. Je vous la livre ici : l’affam est l’avenir de l’homme.

Propos recueillis par les éditions L’Atalante

TheGirlCelle qui a tous les dons – M. R. Carey

Le 23 octobre en librairie

Une série, une famille ? Chroniques du Grimnoir 3 !

Traduire une série, c’est adopter une nouvelle famille, de la cousine marrante au tonton bizarre. L’auteur fait le pater familias, un peu à l’écart dans son fauteuil : on l’oublie parfois, mais, sans lui, on ne serait pas là.

Régulièrement on se retrouve dans la grande maison, tous ensemble, et il faut se chamailler pour avoir la meilleure chambre, et on râle parce que, vraiment, il n’y a que moi qui bosse, ici, je me tape toute l’organisation et eux se laissent vivre, mais on est bien content ; parfois on ne voit personne pendant des mois, la vie coule sans eux, mais, à l’occasion ou même sans occasion, la cousine Faye ou le grand Sullivan se rappelle à votre bon souvenir. Tiens, cet énorme fusil-mitrailleur lui plairait, au détour d’un film de gangsters ; ces vaches, ce sont des Holstein, sur une route de campagne. Il y a le deuxième mari de la belle-sœur – il s’appelle comment, déjà, celui-là, et il sert à quoi au juste ? Il y a le type qui ne vient pas souvent, qui a l’air vraiment chouette et qu’on regrette de ne pas mieux connaître. Lance Talon, ici, pour moi. On croise des passionnés qui se lancent dans des tirades sur les sujets les moins probables, et, ravi ou désarçonné, on se prend au jeu – à force de traduire, je me suis intéressée aux techniques de taille du diamant, aux armes à feu bien sûr, à l’histoire de la maroquinerie et à la métallurgie étrusque.

Une réunion de famille, oui. Même ceux qui vous tapent vaguement sur les nerfs, vous êtes content de les voir ; et tous ceux que vous aimez, que vous connaissez par cœur, avec qui vous avez fait les quatre cents coups,  vous avez hâte d’avoir de leurs nouvelles.

Les séries de romans, contrairement aux familles, elles ont souvent une fin. N’empêche que les personnages de Correia, ça fait des années que je leur ai ouvert ma tête. Pas anodin. Je ne verrai plus jamais un dirigeable de la même façon.

Marie Surgers

Magie brutemalediction_redFoudre de guerre

C’est fou tout ce qui peut tenir sur une clef USB…

« Papa, je peux aller à ton ordi, ce soir ? Je voudrais regarder un film. »

Papa a un ordi surpuissant, il ne travaille pas ce soir, il dit oui Floriane, tu peux aller à mon ordi ce soir. Papa, c’est moi. Elle, c’est la petite dernière, quatorze ans l’automne prochain.

Si ce n’est que, papa, il a la mémoire courte. Ou trop pleine, soyons optimiste. Il ne se souvient pas qu’en arrivant à la table du repas il a dit : « Coucou, les p’tits loups ! Devinez quoi ? J’ai fini la traduction du deuxième tome de Seigneurs des tempêtes ! Suspens et surprises à tous les chapitres. — Bravo p’pa, t’es le meilleur ! » Ça, je n’en avais jamais douté. Par contre…

Le soir-même, je me glisse furtivement dans mon bureau pour chasser la cadette en direction du lit. Surprise : un film ? Que nenni ! La petite crack en informatique (que la nullité de son père dans ce domaine désespère) a fouiné dans l’ordi et trouvé… la traduction du deuxième tome de Seigneurs des tempêtes. Et qu’absorbée dans sa lecture…

« Dis donc, la Fleur, c’est ça, ton film ? »

Air penaud ravi de Floriane. Penaud de se faire prendre la main dans le pot de confiture, ravi d’en avoir vidé la moitié avant de se faire prendre.

« Waow, p’pa, trop cool ! Il a fumé de la moquette, Kai Meyer, pour inventer des trucs pareils ? Quand je vais dire aux copines que je l’ai lu en avant-première… »

Allez donc gronder une petite minette au beau minois à la mine affligée ! Mon ordi, on ne touche pas, c’est sacré. Le deuxième tome, c’est sacrément bon. Comme le premier. Comme le troisième. On touche, quoi qu’il en coûte.

La miss évacue mon bureau à regret. À regret ? Que nenni : une clef USB dissimulée dans le creux de sa main.

The adventure goes on… sous la couette, avec son ordi qui s’avère soudain suffisamment puissant pour passer la nuit avec Tarik, Junis, Maryam, Sabatea, le Commerçant Muet, le Fou aux Cicatrices, les tapis volants, les intrigues de palais, l’impitoyable guerre contre les djinns… C’est fou tout ce qui peut tenir sur une clef USB.

Peut-on vraiment lui en vouloir ? Je remets la réponse à plus tard, je vais traduire le troisième tome : Sable de braise.

Faut que je vous quitte, l’aventure n’attend pas…

Didier Debord

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Les Chevaux célestes pour « les cancres »

 Après la Provence médiévale dans La Chanson d’Arbonne, l’Italie de la Renaissance dans Tigane ou encore l’Espagne du Cid dans Les Lions d’Al-Rassan, Guy Gavriel Kay s’attaque, dans Les Chevaux célestes, à la Chine des Tang.

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Ou plutôt à la Kitai.

Kay s’est souvent expliqué sur les raisons éthiques et artistiques qui le conduisent à intégrer dans des univers fictifs ses intrigues pourtant fondées sur des faits authentiques. Citons son souci de rendre universels les thèmes de la période visitée et son refus de trahir les personnages historiques en présumant de leurs réactions et de leurs sentiments.[1]

Toujours est-il que cette Kitai imaginaire ressemble beaucoup à la Chine des Tang sous l’empereur Xuanzong. J’en vois déjà quelques-uns qui dorment au fond. Pas de panique ! Quelques jalons suffiront à nous éclairer sur le contexte.

La dynastie Tang (618-907 de notre ère) est considérée comme l’apogée de la culture chinoise. C’est une période fastueuse marquée par un formidable développement économique et culturel, par une grande ouverture d’esprit qui permet notamment l’émancipation (certes relative) de la femme et par d’importantes innovations techniques, à commencer par l’invention en 770 de l’imprimerie à caractères amovibles. Comparativement, on peut juger la Chine des Tang nettement plus avancée que l’Europe d’alors.

Prenons nos repères : au moment où commencent les événements historiques relatés dans le roman, en l’an 755, Charles Martel vient d’arrêter les Arabes à Poitiers, Charlemagne n’est pas encore couronné empereur. C’est l’époque des « rois fainéants ». Quant aux techniques d’impression européennes, Gutenberg ne les révolutionnera qu’en… 1454.

An 755, donc. L’empire Tang s’étendait il y peu de la mer de Chine jusqu’à l’actuelle Turquie. De récentes incursions tibétaines l’ont privé de ses conquêtes d’Asie centrale. Il continue néanmoins de couvrir un territoire gigantesque peuplé de cinquante millions d’âmes, soit un quart de la population mondiale.[2] L’immensité de cet empire se traduit par l’expression qu’emploient les Chinois pour le désigner : « sous le ciel ». Le ciel, circulaire, domine la portion habitée du monde. Les contrées non couvertes par le ciel – car la terre est carrée – sont des êtres incomplets, des barbares qui ne méritent pas le nom d’hommes.[3]

Dans un empire aussi étendu, le cheval est vital à la communication et au transport. Sous les Tang, venus du Nord, où règne une forte tradition équestre, on le retrouve partout : dans la cavalerie militaire, bien sûr, mais aussi dans la peinture, la sculpture, la poésie… La mode est au polo et aux chevaux dansants ! Figure centrale de la mythologie chinoise, associé au dragon, c’est un puissant symbole de prestige. Or, la géographie de la Chine, entre les plaines arides du Nord et les terres vallonnées du Sud n’a jamais été propice à cet animal. Le cheval chinois est court sur pattes, ridicule en comparaison des fières montures des steppes septentrionales. Et que dire des magnifiques arabes venus du Couchant ? Ou des coursiers élancés et robustes de la vallée de Ferghana (à l’est de l’actuel Ouzbékistan), dont on dit qu’ils transpirent le sang ? Ceux-là, on n’y va pas par quatre chemins, on les surnomme « chevaux célestes ». Ce sont eux qui motivent les premiers contacts avec l’Occident et l’ouverture des nombreux itinéraires de la route de la soie.[4]

Les marchands étrangers circulent en nombre dans tout l’empire, les richesses affluent. La cour impériale vit dans l’opulence. Le palais de Chang’an, la capitale (l’actuelle Xi’an), est somptueux. Vous avez vu La Cité interdite de Zhang Yimou ? Voilà le décor : l’intrigue du film se déroule à la fin des Tang.

Chang’an est une ville démesurée. On dit qu’elle renferme un million d’âmes dans son enceinte trapézoïdale évoquant le tracé de la Grande Ourse. Le nouveau palais du Daming, au nord-est, est réservé à la famille impériale. L’ancien, au nord, abrite désormais la cité administrative, où œuvrent les mandarins au service de l’État. La ville est par ailleurs divisée en neuf districts regroupant eux-mêmes une centaine de quartiers selon un plan orthogonal. Le secteur nord est le plus riche. C’est là qu’évoluent les aristocrates, les fonctionnaires et les étudiants qui se préparent aux examens impériaux.[5]

Car on n’entre pas si facilement que cela au service de l’État. Il faut prouver sa détermination et ses compétences par le biais de difficiles concours. Il convient en effet de réunir les meilleurs talents pour diriger le pays, cela afin de gouverner par l’exemple. C’est du reste l’une des exigences du confucianisme.

Le confucianisme, le taoïsme… J’en vois plusieurs se recroqueviller sur leur chaise. Toujours les mêmes !

En deux mots (si tant est qu’il soit possible de résumer en deux mots un concept aussi complexe), le confucianisme est une école de pensée censée régir le comportement des individus dans la société par le suivi de nombreux principes articulés autour des notions de hiérarchie, de richesse intérieure et d’harmonie. Il préconise notamment trois vertus : le respect des parents, l’exercice consciencieux de fonctions publiques et la loyauté, l’honnêteté. Garant de la stabilité sociale, c’est le système conservateur ultime !

Le taoïsme, à la fois philosophie et religion, c’est la recherche du Dao, la « voie ». Vision relativiste, naturaliste et libertaire du monde, il met en avant tout ce que rejette le confucianisme : animisme, alchimie, magie, mysticisme d’inspiration bouddhiste… Il fait l’éloge de la passivité, du lâcher prise, de la résignation.

Dans la pratique, nul n’est totalement confucianiste ni totalement taoïste. Il n’est pas rare en effet que nobles et lettrés pratiquent le confucianisme dans l’exercice de leurs fonctions et le taoïsme lors de leurs retraites à la campagne. On pourra d’ailleurs s’amuser, pendant la lecture du roman, à rechercher ce qui relève de l’un, de l’autre ou des deux…[6]

Revenons à notre empereur. On ne plaisante pas avec lui. Véritable dieu vivant, représentant du Ciel sur la terre, il exerce un pouvoir sans partage sur les hommes, qui n’auraient même pas idée de lui désobéir. On le nomme « Fils du Ciel ». Un souverain de droit divin, donc ? Oui, avec une nuance : il ne règne que fort du « mandat du Ciel ». À ce titre, il est responsable d’observer une gouvernance vertueuse, sous peine de perdre l’approbation céleste… et d’être destitué.[7]

L’empereur Xuanzong marque l’histoire de la Chine par la richesse exceptionnelle de la culture née sous son règne. On le surnomme Minghuang, l’« empereur brillant ». Jamais autant de peintres ni de poètes de renom ne se seront côtoyés que sous son égide.

Impossible à ce stade de ne pas évoquer Li Bai et Du Fu.

C’est ce dernier qui inspirera à Guy Gavriel Kay la scène d’ouverture des Chevaux célestes grâce à son fameux Cheminement des chars de guerre[8] (ou Ballade des chariots de guerre, suivant les traductions). Quant à Li Bai, l’« Immortel banni », infatigable voyageur épicurien, chassé de la cour pour avoir humilié un eunuque influent, mort noyé selon la légende pour avoir voulu saisir le reflet de la lune à la surface d’une rivière, il deviendra l’un des personnages principaux du roman.[9]

On se souviendra aussi de l’empereur Xuanzong pour l’amour irraisonné qu’il porte à la ravissante Yang Guifei, sa « concubine favorite ». Musicienne et danseuse accomplie, c’est la plus belle femme de l’empire. C’est paraît-il à elle que l’on doit l’émergence dans la peinture chinoise de dames aux formes, disons… généreuses. D’où son emportement quand Li Bai la compare, dans un de ses poèmes[10], à une hirondelle…

L’histoire, tragique, des amours de Xuanzong et de Yang Guifei est célèbre. Je n’en parlerai pas davantage ici pour ne pas déflorer l’intrigue du roman. Sachons seulement qu’en ensorcelant l’empereur et en favorisant l’ascension de son cousin Yang Guozhong, Yang Guifei poussera à bout le très corpulent général barbare An Lushan (lecteur, souviens-t-en, si le prénom chinois d’An Lushan vient de son nom de naissance, Rokhshan, qui signifie « brillant » en sogdien, des termes mandarins très proches, « ròu shān », pourraient se traduire par « montagne de viande »). De cette exaspération découlera la guerre civile la plus meurtrière de toute l’histoire de la Chine…[11]

Mais laissons Guy Gavriel Kay nous raconter tout cela.

Observez votre mappemonde. Vous voyez ce beau lac bleu au nord-est du plateau tibétain ? Vous le connaissez, c’est le Kokonor. On l’appelle aujourd’hui Qinghai, mais l’auteur lui donne le nom de Kuala Nor. Vous distinguez ces os blanchis qui jonchent ses rives ? Ce sont les dizaines de milliers de victimes des conflits immémoriaux ayant opposé les Tagurans aux Kitans. Approchez-vous, tendez l’oreille. Vous entendez ces gémissements qui montent comme se couche le soleil ? Ce sont les âmes des morts qui se lamentent. Maintenant, penchez-vous un peu. Voyez cette silhouette minuscule, qui pèse sur sa bêche. Il s’appelle Shen Tai. Il s’est donné pour mission de leur offrir le repos…

Mikael Cabon

[1] http://www.brightweavings.com/ggkswords/globe.htm

[2] http://fr.wikipedia.org/wiki/Dynastie_Tang et http://fr.wikipedia.org/wiki/Population_mondiale

[3] Marcel Granet, La Féodalité chinoise, éd. Imago (disponible sur http://classiques.uqac.ca/)

[4] http://gilles-cohen-antiquaire.over-blog.com/article-81111737.html et http://www.french.xinhuanet.com/french/2004-05/27/content_854.htm

[5] http://www.ancientworlds.net/aw/Places/Place/325935, http://arts.cultural-china.com/en/83Arts7518.html et http://monkeytree.org/city/build.htm

[6] John Fairbank, Merle Goldman, Histoire de la Chine des origines à nos jours, éd. Tallandier

[7] http://www.chine-informations.com/guide/mandat-du-ciel_4109.html

[8] À retrouver notamment dans le précieux recueil Il y a un homme errant, traduit et présenté par Georgette Jaeger chez Orphée/La Différence.

[9] Li Bai, Sur notre terre exilé, éd. Orphée/La Différence et Li Po, L’Exilé du ciel, éd. Privat/Le Rocher

[10] « Trois chants de mélodie pure et paisible (II) », in Li Po, L’Exilé du Ciel, trad. Daniel Giraud, éd. Privat/Le Rocher.

[11] http://www.ultimes.fr/top/les-10-guerres-les-plus-meurtrieres-de-lhistoire-123/