L’étrange carrière de John Scalzi

Vous avez lu, que dis-je, vous avez adoré Le Vieil Homme et la Guerre et vous pensez, légitimement, que John Scalzi fait partie de cette longue cohorte d’écrivains militaristes américains.
Il y en a des bons, des intéressants, d’ailleurs vous en trouverez même deux chez nous… Mais ce sous-genre ne rencontre que peu d’intérêt de la part des éditeurs d’ici, sans doute une histoire de psyché différente entre les deux rives de l’Atlantique ou un moins grand fétichisme envers les armes – insérez vos hypothèses ici.

Cependant l’usage de cette classification n’est pas du tout adapté à John Scalzi ; il s’agit d’un malentendu et, oserais-je même dire, un fructueux malentendu. Car, tentons l’hypothèse, Scalzi est avant tout un chroniqueur. N’a-t-il pas commencé par être le rédacteur en chef d’une importante feuille de chou universitaire (le Chicago Maroon) avant de poursuivre par des chroniques de films dans la presse ? Par la suite ce fut AOL qui s’offrit ses services de longues années durant, la chronique étant particulièrement adaptée à cette nouvelle ère humaine qu’est l’InfoMonde. Et en parallèle John a lancé l’un des blogs encore actifs le plus ancien whatever.scalzi.com ; 1998, imaginez-vous ?

Cependant, éditorialement parlant, la forme courte est aujourd’hui devenue un non-sens économique. Pour exister en tant qu’auteur vous devez écrire sous forme longue.
Notre homme n’étant pas étranger à ce propos, il commit donc en 1997 ce qui devint Imprésario du troisième type, un roman utilisant les codes de la SF pour caricaturer acteurs et agents hollywoodiens. Mais, malgré sa mise à disposition sur la toile, le roman n’attira pas tout de suite l’attention des éditeurs traditionnels (avez-vous remarqué comme cela est en train de changer ? Comment croyez-vous que Larry Correia s’est fait connaître ?).

Que faire alors ? Tout en poursuivant l’écriture de guides plus ou moins loufoques (du guide de l’observateur de la voûte céleste, The Rough Guide to the Universe, à la compilation des actions humaines les plus stupides, The Book of the Dumb), je pense que ce problème a continué de le hanter jusqu’à ce qu’il observe la domination du roman de guerre version SF dans les rayons des librairies…
Le résultat ? Vous l’avez eu entre vos mains, c’est l’histoire de John Perry (Le Vieil Homme et la guerre, Les Brigades fantômes, La Dernière Colonie) ; et à la fin de cette trilogie, une utopie pacifiste dans laquelle l’Union Coloniale humaine jouait d’ailleurs plutôt le mauvais rôle !

Nous sommes donc bien loin du portrait-type ou de l’idée que nous nous faisons facilement de ces auteurs. Ici John Scalzi s’est simplement glissé dans un genre qui ne lui était pas naturel mais il y a écrit à sa façon, sans pouvoir s’empêcher de pervertir les codes… pour notre plus grand plaisir !
Depuis John Scalzi est devenu une vraie star de la SF outre-atlantique, certainement du fait aussi de la figure sympathique qu’il incarne presque quotidiennement au travers de son blog.
Les contraintes d’édition ont donc presque disparu pour lui, il a reçu carte blanche et il ne s’en prive pas !

Pour preuve, l’un de ses derniers romans reprend presque exactement l’intrigue d’un vieux roman de SF des années cinquante, Fuzzy Nation, dans lequel un prospecteur chanceux doit choisir entre sa nouvelle fortune ou la liberté pour les petites fourrures intelligentes qui ont la malchance d’habiter sur cette fortune. Une mignonne SF de prétoire.
Plus étonnante encore est l’idée de départ de The Android’s Dream, satire des histoires d’empires galactiques mais dans laquelle la Terre est en bas de l’échelle, ce qui n’empêche pas ses propres racistes de provoquer un gravissime incident diplomatique grâce au langage des odeurs (si vous sentez où je veux en venir…) de l’allié extraterrestre de la Terre. S’ensuit une série improbable de péripéties satirico-hilarantes.

Mais, malgré tous les efforts de John Scalzi, aucune de ses diversifications n’a pour le moment connu l’énorme succès du Vieil Homme et la Guerre. Faut-il y voir une erreur dans le choix du public SF, un désintérêt pour ses pochades ? Ou faut-il constater la permanence de l’attrait du Grand Large (l’espaaaaace) parmi ce public ? Ou alors il s’agit d’un cas, classique, de contraintes d’écriture fructueuses ?

Qu’en dites-vous ?

P.S. Au début je voulais vous parler du prochain livre de John Scalzi, Redshirts, et puis mon introduction a un peu dévié… peut-être la prochaine fois ?

11 réflexions au sujet de « L’étrange carrière de John Scalzi »

  1. Peut être tout simplement que le « Vieil homme et la Guerre » est un divertissement d’une exceptionnelle qualité, brillant et drôle, et que la plupart de ses lecteurs l’ont lu au premier degré, sans y chercher ou y trouver une satire du genre « SF militaire ».
    Et peut être les lecteurs ayant discerné le pastiche entre les lignes ont ils aussi apprécié ce space opera et son décor galactique si souvent absent de nos lectures SF actuelles ?
    Combien de livres de SF parus ces dernières années peuvent ils se prévaloir d’une telle fraicheur, d’un tel souffle, d’une telle simplicité ?

    Et lorsque on s’inspire ouvertement de chefs d’oeuvres comme « Etoiles Garde à vous » de Robert Heinlein et de « La Guerre Eternelle » de Joe Haldeman, peut on vraiment écrire un livre qui soit mauvais ?

    Je comprends parfaitement que les lecteurs qui ont apprécié « Le vieil homme… » soient déçus par le côté potache de ses autres livres. Si le « vieil homme… » était plein d’humour il y avait une vraie bonne histoire derrière. Y’a pas que l’humour, dans la vie. ^^

    PS : si les éditeur Français ne publient pas de SF militaire, c’est avant tout parce que cette littérature heurte leur sensibilité de gauche. Les auteurs et les textes sont souvent réac’. Est ce une raison pour ne pas les publier ? Apparemment, oui. ^^

  2. Ah ben oui, j’étais convaincue que c’était une habile introduction au dernier Scalzi… et pis non !
    Pour répondre à la question, je ne suis pas certaine que l’auteur obéisse complètement à la contrainte d’écriture de lectures fructueuses. Ses écrits restent d’une personnalité indéniable, que l’on ne sent pas vraiment ployer.
    En revanche, après la lecture de « Redshirts », je n’ai pu m’empêcher de déplorer son assurance, ce que j’ai ressenti comme un manque de remise en question, une conviction de n’avoir plus besoin de critiques constructives. Parce qu’avec l’idée et la présentation de départ, ça aurait pu être tellement mieux ! Au final c’est un roman amusant et distrayant, alors que ça aurait pu être une vraie idée originale, subtile et émouvante…

  3. Merci de nous proposer cet article, qui si j’ai bien compris en annonce d’autre du même acabit chaque semaine. Que de bonheur en perspective.

    Juste quelques points supplémentaires : Si j’ai beaucoup aimé « The Old Man’s War », j’ai finalement assez peu accroché aux autres de ces livres. Pour autant, restreindre son activité pour la littérature SF&F à ses livres est assez réducteur. Il a été (et le sera encore pour quelques) le président de SFWA (Association des Auteurs de SF) depuis 3 ans, avec un bilan tout à fait honnête je crois.

    Certes, si on cherche une littérature au premier degré, ses livres sur le ton humoristique peuvent sembler légers. Mais personnellement, j’adhère.
    RedShirts, par exemple, (et désolé de marcher un peu en avance, c’est toi qui as démarré ;-) ) est un bel hommage à la SF des années 70-80, que l’humour permet de remettre au jour.

    Moi j’aime.

    • @PPS: Je vois qu’on est bien d’accord que la facilité d’écriture de scalzi et son humour allié à ce que j’appelle des contraintes d’écriture peut donner des chefs d’œuvres. Nous verrons dans un prochain billet comment scalzi a contourné élégamment le problème !
      Quant à la couleur politique des éditeurs, n’oublions tout de même que l’un d’entre eux a publié la série de John Norman (Gor) et celle de L. Ron Hubbard (Mission Terre), voire Flashback de Dan Simmons ! Non cela n’empêche pas de traduire des auteurs disons « spéciaux ».

      @Guinea Pig: vous anticipez sur mon prochain article, tsk tsk tsk, en plus c’est pour dire du mal, il va falloir que je sois ultra-plus-convainquant, je m’y remets alors.

      @TheSFreader: Vous avez raison concernant son implication dans la SFWA, je ne l’ai pas mentionné car ce n’était pas une biographie que j’avais l’intention d’écrire. Quant à Redshirts, je m’insurge, heureusement que c’est plus qu’un hommage à la SF des années 60-70, il faut toujours penser qu’on a un lectorat d’aujourd’hui.
      C’est plutôt ce qu’on pourrait dire de Fuzzy Nation

  4. Je proteste, cher monsieur, je n’en ai pas dit du mal, j’ai même précisé qu’il était agréable à lire !
    Mais je ne peux m’empêcher de déplorer le peu de soin apporté aux personnages. Ceux-ci sont souvent assez clichés chez Scalzi (hors le Vieil Homme), mais utilisés à bon escient, voire volontairement, pour un résultat joyeux et plein d’entrain.
    Dans Redshirts les choix de l’auteur m’ont beaucoup gênée, d’où mes réticences… Je ne peux en dire plus sans spoiler, mais il me semble flagrant que quelques petites touches d’amélioration auraient offert une tout autre densité au roman.
    Et si moi, lectrice lambda, je l’ai constaté, il est évident que d’autres personnes, de l’entourage de l’auteur, l’ont également remarqué, mais n’ont pas osé en parler (syndrome de la diva) ou en ont parlé, mais n’ont pas été écoutés (syndrome de la diva).

    Il ne vous reste plus ainsi, à toutes et tous, qu’à lire le livre pour vous faire une idée !

    Tiens, à ce propos, le blog ne pourrait-il pas proposer des livres d’or pour chacune des lecture présentées ici ? Ce serait peut-être l’occasion d’avoir l’avis de lecteurs, même longtemps après la parution de l’article relatif – des lecteurs qui n’auraient pas forcément envie d’aller montrer patte blanche sur le forum de l’Atalante afin de s’exprimer sur le sujet.

  5. (« monter patte blanche », ça ne veut rieeeen dire… et je ne parle pas des autres fautes… Pourquoi ne peut-on pas prévisualiser le message, ou le corriger après envoi, hein ? C’est affreusement humiliant !!)

    • J’ai apporté deux ou trois retouches orthographiques dans le commentaire précédent. Mais c’est bien parce que j’avais deux minutes à tuer… ;)

  6. J’ai bien aimé les oeuvres publiées par l’Atalante. Je n’ai pas pris le temps de sortir de ce sentier battu. Mais j’attends de pied ferme Redshirts (offre combinée ? ^_^)

    Pour le livre d’or, je suis contre. Ca n’engage que moi mais à mes yeux ce n’est pas le rôle de l’éditeur. C’est un espace à modérer pour éviter le spam, les critiques haineuses sans fondement, les éloges qu’on a bizzarement croisé 6 fois à la virgule près sur d’autres livres …. »Ethiquement » çà me paraît déraisonnable.

    Le forum est déjà un bel outil de partage entre fans/illuminés/passionnés, et le net regorge d’autres alternatives (blogs littéraires, sites de critiques, …)

    Après on peut imaginer un affichage de score obtenu sur ces sites neutres mais même si j’apprécie ce principe sur Steam pour les jeux-vidéos, je ne l’imagine pas adapté au monde du livre.

    • Comme vous l’avez sans doute remarqué aucune œuvre de John Scalzi n’est disponible en numérique. Disons qu’il y a certains impondérables à aplanir avant de pouvoir vous le proposer… alors je ne vous parle même pas d’offre combinée en ce qui le concerne.
      Mais je ne désespère pas, tant pour l’offre combinée que pour Scalzi… Ça fait partie de mes objectifs 2013.

  7. « J’ai apporté deux ou trois retouches orthographiques dans le commentaire précédent. Mais c’est bien parce que j’avais deux minutes à tuer… »

    Merci pour cette magistrale et magnanime mansuétude, je prendrai garde désormais à n’en point abuser !

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